Sr. Ana Maria Cabezuelo, S.H.M.


Le Jésuite José Julio Martinez publie actuellement une série de livres intitulée “Il y a beaucoup de bonnes gens”. Ce sont des nouvelles qui racontent des faits de la vie actuelle où le bien triomphe du mal. L’histoire que je vais raconter ici pourrait s’inscrire dans l’un de ces livres. L’une des protagonistes est une amie, membre du Foyer, à qui je vais donner le nom de Marthe. C’est elle qui m’a raconté cette histoire qui a commencé il y a déjà presque trois ans.
Marthe fait partie des adorateurs de Jésus de la Divine Miséricorde dans une certaine ville d’Espagne. Toutes les semaines, elle doit prendre le métro pour rejoindre le lieu de dévotion. On peut imaginer l’ambiance des couloirs du métro : vendeurs ambulants de bougies ou de foulards, etc... Parmi eux, un jeune homme, debout, vend “Le Fanal”. Marthe a appris que ce périodique est celui des “S.D.F.”, c’est à dire des plus nécessiteux. Une petite partie du prix sert à financer la publication, et la plus grande partie de la recette revient au vendeur. Marthe a pris l’habitude d’acheter “Le Fanal” à ce jeune homme.
Mais très vite, elle ne l’a plus vu, et à sa place, se trouvait Antonia, une dame d’environ 55 ans. Marthe s’est approchée d’elle pour lui demander:“Qu’est devenu le jeune homme qui venait ici ?” Antonia a répondu : “Il est mort. Le pauvre petit, c’était un brave garçon, mais il était malade. Alors, maintenant, j’ai pris sa place.” “Ah bon ! “ a dit Marthe et elle lui a acheté “Le Fanal”.
Les semaines ont passé, et Marthe s’est toujours arrêtée pour parler avec Antonia. Celle-ci lui raconte toutes ses misères. Elle a commencé à lui raconter qu’elle était tombée dans la misère morale parce qu’elle avait, il y a deux ans, perdu un fils qu’elle aimait de tout son coeur Il avait 27 ans, il était très gentil, et n’aurait jamais voulu faire souffrir sa mère, mais il a eu une dépression profonde et s’est suicidé. Antonia n’a pas pu supporter une telle douleur et tomba, elle aussi en dépression profonde et s’en fut dans la rue, mendier. A présent, elle vit avec sa fille cadette qui est mère célibataire.
Antérieurement, Antonia a subi une série d’échecs et les a racontés à Marthe : son mari l’a quittée, elle gagnait sa vie comme modiste, mais elle a eu un décollement de la rétine. Comme elle n’a pas pris de repos, la rétine de l’autre oeil a commencé à se décoller, mais comme cette fois, le mal a été pris à temps, on a pu sauver cet oeil en partie. Elle était alors quasiment aveugle et a dû cesser de travailler. C’est une femme très honnête qui dit : “Comment pourrais-je même faire du nettoyage chez les gens, si je ne vois pas ? Je ne le ferais pas bien” Sa seule solution a donc été de mendier, de dormir sur les bancs, et de demander de quoi s’acheter un sandwich. Lorsqu’elle a entendu parler du “Fanal”, elle s’est proposée pour le vendre. C’est tout ce qu’elle a pour survivre.
Marthe aime de plus en plus Antonia, parce qu’elle prend plaisir à parler avec elle. C’est quelqu’un qui a une bonne éducation. Elle pleure en racontant ses misères, mais ne demande jamais rien. Un jour, Marthe lui a dit : “Antonia, dis-en ce que tu veux, mais le Seigneur t’aime à la folie. Et toi ? Tu aimes le Seigneur ? Tu pries?” En guise de réponse, Antonia a sorti de son corsage une image du Sacré Coeur. “Regarde, si je prie, et vois où je porte le Sacré Coeur. S’Il n’avait pas été là, j’aurais certainement déjà fait une bêtise” Alors, Marthe lui dit : Accroche-toi, Antonia, accroche-toi très fort à Lui, et il te sortira de toutes ces misères” “C’est ce que je fais! C’est ce que je fais!” affirme Antonia.
Le temps passe, et Marthe embrasse Antonia chaque fois qu’elle la voit “Comment vas-tu, Antonia? Comment va la vie, ma fille ?” Antonia lui raconte “Je suis anéantie. Ma fille est comme déséquilibrée. La vie est dure pour elle aussi. Le père de sa petite fille a disparu dès qu’elle est née.”
Sa fille vit chez elle. Puisqu’elle est mère célibataire, elle reçoit une petite aide pour la fillette. Antonia, comme toutes les grand-mères, ne cesse de parler de sa petite-fille, qui a trois ans : “La petite, c’est ma vie, je l’aime à la folie, elle me donne la force de vivre.”.
A la fin de la conversation, Marthe lui dit : “Antonia, je suis désolée, mais il faut que je m’en aille, car je dois préparer le repas”. Elle avait à peine fait un mètre dans le couloir du métro, lorsque son coeur a sursauté, et elle a eu la très forte intuition: ”La petite n’est pas baptisée”. Marthe s’est arrêtée. Elle a hésité à faire demi-tour, et finalement dit au Seigneur : Oh, Seigneur, je ne peux pas en parler maintenant. J’aborderai la question la semaine prochaine”.
Arriva la semaine suivante. Marthe ne savait pas trop comment aborder le sujet.
“ Comment ça va, Antonia ? Comment va la petite ?”
“ Ah, la petite ! Ma petite, comme je l’aime !”
Et elle lui raconta les très graves problèmes qu’elle avait avec la fille.
“ Antonia, puis-je te demander une chose ?”
“ Dis-moi”
“ La petite est-elle baptisée ?”
“ Non”
Marthe pousse un soupir, et le sourire d’Antonia s’efface, elle demande alors:“Ce n’est pas bien, ça ?”
“ Ce n’est pas bien du tout, Antonia, parce que ce petit être ne fait toujours pas partie de la famille de Dieu”.
Antonia commence à comprendre, et, pleine de chagrin, demande : “Est-ce à dire que ma petite porte toujours le péché originel ?”
“ Oui, Antonia. Tu comprends ?”
“ Bien sûr, que je comprends. Ah ! Mon Dieu, mon Dieu ! Qu’allons-nous faire ?”
“ Eh bien... la baptiser.”
“ Ce qu’il y a, c’est que je ne peux pas me mêler de cela. Ma fille est très perturbée et ne sera pas d’accord avec moi. Alors, que faire ?”
“ Prier, Antonia. Il faut que tu le demandes chaque jour au Seigneur et à la Vierge, et je le demanderai aussi. Ils nous éclaireront. Comme cela Les intéresse que ce problème soit résolu, tu verras comme Ils vont nous aider.”
... Et le mois suivant, la petite était baptisée. Comment l’aide est venue ? C’est ce que je vais vous raconter. La fille d’Antonia a trouvé du travail comme nettoyeuse dans les hôtels. Elle travaillait de 14 à 19 heures. La petite fille allait à l’école gardienne, et il fallait aller la rechercher à dix-sept heures. Antonia, voulant aider sa fille, lui dit : “Tu peux travailler tranquillement. Moi, j’ai déjà terminé de vendre mes journaux à seize heures. J’irai chercher la petite”.
Et tous les jours à dix-sept heures, Antonia reprenait la petite. En chemin vers la maison, elles passaient devant l’église. Antonia disait à sa petite-fille : “Nous allons voir le Seigneur” Elles entraient, et Antonia achetait deux cierges, malgré sa pauvreté, elle trouvait les 200 pesetas nécessaires. Elle en mettait un pour le Seigneur et priait un peu. L’autre était pour Saint Judas Tadeo (N.D.T. je ne connais pas ce saint...désolée), pour qui elle avait une grande dévotion. Elle expliqua à la fillette : “Regarde, lui, c’est le Seigneur, qui est mort par amour pour nous. Il nous aime tellement” Et, petit à petit, elle donnait une éducation religieuse à sa petite-fille.
Par la suite, la fille d’Antonia reçut une note lui disant que si elle continuait à travailler, elle ne recevrait plus l’allocation qu’elle percevait jusqu’à présent de la part de la municipalité. Et elle, croyant cette aide plus sûre, décida d’arrêter de travailler pour ne pas perdre cette aide économique.
Que se passa-t-il alors ? Elle dit à sa mère : “Maintenant, ce n’est plus nécessaire que tu ailles rechercher la petite”. Et Dieu, qui fait toujours bien les choses, l’avait préparée...
Le premier jour, la maman alla rechercher sa fille à l’école. Lorsqu’elles passèrent devant l’église, la petite lui dit, dans son jargon d’enfant :”Mamy ! On va voir un Seigneur” La mère répondit : “Quel Seigneur ?” “Viens, viens ! Un seigneur qui est ici dedans. Avec grand-mère, on venait le voir tous les jours”. Et la mère, tirée par la main de sa fille, se laissa entraîner dans l’église. La petite continua : “Viens, viens ! Tu achètes d’abord deux petits cierges. Un pour ce Seigneur, et un autre pour cet autre Seigneur”. Elle prit les cierges et fit mettre à sa mère un cierge au Christ crucifié, et un autre à Saint Judas Tadeo. La petite continuait à parler : “Ca, c’est très bien, disait grand-mère, c’est très bien.” Le curé de la paroisse était justement présent. Il resta à observer la fillette, qu’il trouva très mignonne. Il lui passa la main sur la tête, et dit :
“ Et comment s’appelle cette si jolie petite fille ?”
La petite lui dit son nom. La mère le regardait avec attention. Le curé s’adressa à elle :
“ Vous êtes sa maman ?”
“ Oui”
“ Quel âge a-t-elle ?”
La fillette s’approcha et dit :
“ Trois ans”
“ Quelle adorable petite fille ! Et qu’est-ce que tu fais ici ?”
“ On est venues voir un Seigneur”
“ Ah ! C’est bien, ça. Elle est déjà baptisée, la petite ?”
La mère répondit : “Non, elle n’est pas baptisée.”
“ Comment cela ? Ce petit ange n’est pas baptisé ? Il faut arranger cela. N’est-ce pas, Madame?”
La mère répondit : “Je ne sais pas”
Le curé, voyant qu’elle n’était pas bien informée de tout cela, lui dit : “Venez, venez, Madame. Allons, allons !” Ils s’installèrent à la sacristie. Le curé prit un livre et dit : “Bon. Nous allons convenir d’un jour pour le baptême de ce petit ange”.
La mère ne refusa pas, elle dit seulement : “Oui, bon... mais c’est que je ne sais pas comment tout cela va.”
“ Ne vous inquiétez pas, ma fille. Je m’occupe de tout. Samedi prochain, vous venez avec le parrain et la marraine, et nous la baptiserons.”
“ Mais... je n’ai pas de famille.”
“ Pas de problème. Il y a dans la paroisse un couple qui m’apporte beaucoup d’aide. Ce sont des gens très bons. Voilà... vous avez vos parrain et marraine. Et quand je vais leur annoncer cela, il vont être tout heureux”
Et la fillette fut baptisée. C’est ainsi que Dieu a agi.
Quand Antonia raconta l’histoire à Marthe, elle lui dit :”Ce que je ne comprends pas, connaissant le fichu caractère de ma fille, c’est qu’elle ne l’ait pas envoyé paître”
Antonia, notre mendiante, continue à avoir beaucoup de problèmes. Une des conditions pour vendre “Le Fanal”, c’est de ne pas s’asseoir, ce qui fait que Antonia passe huit heures debout pour vendre ce journal. Elle commence à avoir de terribles douleurs. Elle va à l’hôpital. Les médecins diagnostiquent une arthrose inflammatoire. Ils lui disent qu’elle ne peut plus rester debout. Elle s’enfonce dans la misère. Durant deux semaines, elle doit garder le lit, endurant des douleurs très fortes, et prenant des anti-inflammatoires. Des religieuses qui sont au courant de sa situation, lui apportent à manger et lui donnent un coup de main. Mais au bout de ces deux semaines, Antonia se dit : Il faut que je me lève. Il faut que je continue à gagner ma vie.” Et elle s’en va à nouveau vendre “Le Fanal”.
Marthe, cette “Véronique” qui passe chaque semaine par le métro, et endigue les larmes d’Antonia, vient aujourd’hui bavarder avec elle.
“ Antonia, qu’est-ce qu’il y a? Tu as très mauvaise mine”
Antonia se met à pleurer : “Oh, comme je suis malheureuse !”
Elle lui explique ce qui se passe et dit que ça ne peut pas continuer ainsi. Marthe a toujours insisté pour qu’elle prie. “Oui, oui, je le fais”, assure Antonia. Marthe non plus, ne comprend pas pourquoi une si gentille femme a tant de malheurs. Soudain, une lueur d’espoir lui passe par la tête. “Dis, Antonia, est-ce que tu pries la Vierge ?”
“ Non, je ne connais pas la Vierge.”
“ Tu ne connais pas la Vierge ?”
“ Non”
Eh bien, ça va changer. Je suis là pour te parler de la Vierge. Tu ne sais pas que c’est la Mère de Dieu, et qu’Elle est aussi Notre Mère à tous ? C’est elle qui va te venir en aide !”
“ Mais... et le Seigneur, alors ?”
“ Antonia, le Seigneur est merveilleux. Mais Elle est sa Mère, et Elle va te tirer du pétrin! Comprends bien qu’Elle est la meilleure Mère du monde, et la plus riche. Imagine qu’une mère ait un fils riche et puissant, et que tu aies un problème. Alors, tu vas voir cette mère, parce que tu la connais, que tu sais que c’est une femme bonne, au coeur généreux. Tu arrives devant Elle, et tu dis : Regardez ce qui m’arrive. Pourquoi ne m’aidez-vous pas en demandant à votre fils de me donner un coup de main ? Crois-tu, Antonia, que cette mère, meilleure que le pain, va refuser ? Impossible ! Elle ira trouver son fils et lui demandera de t’aider. Et son fils, qui l’aime tant, tu crois qu’il prendra sa demande en compte ?”
Antonia, qui a suivi toute l’histoire comme une petite fille, répond fermement :
“ Sûr, qu’il la prendra en compte ! Puisque c’est la Vierge ! Ah !”
Antonia est restée bouche bée devant cette nouvelle découverte. Elle commence à comprendre le rôle de la Vierge vis-à-vis de nous.
Marthe continue à lui parler de la Vierge. Elle lui dit que le Seigneur nous l’a donnée lorsqu’il était sur la croix, par le biais de Saint Jean. C’est pour cela qu’Elle est la Mère de toute l’humanité. Finalement, elle dit à Antonia : “Adresse-toi à Marie, parce qu’Elle soulage tous les maux de la vie. Antonia, il faut que tu dises chaque jour un Pater et trois Avés. Quand tu te lèves, prie la Vierge, et dis-lui : Mère, aidez-moi pour ceci, pour cela, pour tout ce que tu veux. Tu verras que c’est efficace”.
Les jours ont passé. Comme la fille d’Antonia lui a à nouveau fait une scène, la pauvre femme a dû partir de chez elle. Elle vit à présent dans un minuscule appartement. C’est un rez-de-chaussée comprenant une cuisine avec un réfrigérateur et une pièce meublée d’un canapé. Cinq marches mènent à l’étage du haut, comprenant un lit et une petite salle de bains. La porte d’entrée est en bois, avec une vitre biseautée protégée par une grille.
Aujourd’hui, Marthe retrouve une Antonia pleine de problèmes. Tout de suite, elle lui pose la question : “Tu as prié la Vierge ?”
“ Non, pas encore, non.”
“ Cela se remarque ! Je t’ai dit de prier la Vierge ! Sans elle, rien ne bouge.”
Arrive la semaine suivante. Lorsque Marthe a vu Antonia, elle a eu une émotion. Elle a un autre regard. Elle agrippe le bras de Marthe, et commence à lui raconter : “J’ai quelque chose d’extraordinaire à te dire ! Je ne peux raconter cela à personne d’autre que toi, parce que tu es la seule qui va me comprendre.”
“ Mais que se passe-t-il, Antonia ?”
“ L’autre jour, j’ai fait un rêve, mais j’étais à la fois endormie et éveillée. Je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire.
Marthe la rassure : “Oui, Antonia, je te comprends parfaitement. Raconte-moi.”
Marthe continue à écouter Antonia.
“ Eh bien, j’étais en haut, quand j’ai entendu frapper à la porte. J’arrive ! dis-je. J’ai commencé à descendre l’escalier tout doucement, parce que j’ai très mal aux genoux, et j’ai à nouveau entendu frapper à la porte. S’il vous plaît ! Attendez un peu ! Je ne peux pas courir, j’ai mal aux jambes. Je descends. Quand j’ai eu descendu les marches, et que je me suis trouvée face à la porte de rue, j’ai vu une vive lumière qui passait par la petite fenêtre, c’était comme s’il y avait du soleil, mais comme si ce soleil était là, présent derrière la vitre. C’était une lumière blanche qui éclairait toute la pièce du bas. Alors, je me suis rendu compte que, derrière cette lumière, il y avait une femme vêtue d’une mante, et tenant ses mains ainsi, comme si elle attendait.”
Un frisson parcourt Marthe de haut en bas. Toutes les deux, elles pleurent comme des enfants, sans se préoccuper du regard des usagers du métro. Marthe lui demande : “Antonia, tu as demandé à la Vierge de t’aider ?”
Antonia répond sincèrement : “Non”
“ Eh bien, Elle t’a demandé de lui ouvrir la porte de ton coeur ! C’était Elle, la Vierge, Notre Mère, qui te demandait de lui ouvrir. Elle va t’aider”
“ Vraiment ? Vraiment ?”
“ Evidemment !”
La semaine suivante. Antonia est désespérée, parce que ses jambes la font très fort souffrir. Elle parvient seulement à dire : “Et je dois travailler dans cet état !” Marthe ne sait pas quoi faire pour l’aider. Enfin, elle lui donne ce conseil : “Ecoute, Antonia, quand tu rentreras chez toi ce soir, tu te mettras face à l’image de la Vierge que tu as mise chez toi, et tu lui dis : Mère ! Si tu n’as pas peur de l’appeler ainsi- Dis-lui : Mère, aide-moi, s’il te plaît ! Et dis-lui tout ce qui t’arrive, tout ce qui te fait mal, tout ce dont tuas besoin, dis-le lui, et pleure, pleure tant que tu peux, tu me raconteras le résultat.”
C’est l’hiver. Il fait très froid, et Antonia est emmitouflée, avec bonnet et écharpe. Avec le froid et l’humidité, elle souffre encore plus des genoux. Comme elle ne gagne pas assez pour couvrir ses frais, quand elle rentre chez elle, elle mange un petit bout, elle s’habille encore plus chaudement et va mendier dans le centre de la ville. Antonia dit que, à cette heure, les gens sont en goguette et ont de l’argent sur eux. C’est ainsi jusqu’à minuit ou une heure du matin.
Elle ne s’en va pas avant d’avoir mille pesetas, parce qu’elle doit compléter le budget du jour.
La semaine suivante, même rencontre.
“ Comment ça va, Antonia ?”
“ Ah ! Si tu savais, ma fille ! Les gens diraient que je deviens complètement folle, mais je dois te le raconter.”
“ Raconte-moi. Que t’es-t-il arrivé ?”
“ Le jour même où tu m’as dit que je devais prier la Vierge, je suis rentrée chez moi, et je me sentais très mal. J’avais envie de mourir. Je suis rentrée en me traînant, et je n’aurais pas eu la force d’aller mendier, ce soir-là. Je suis montée comme j’ai pu. Je me suis mise à pleurer devant l’image de la Vierge, et je lui ai dit : Mère, aidez-moi, parce que je n’en peux plus ! Quelle vie j’ai... je n’ai que des problèmes. Et en plus, maintenant, je suis malade. Demain, ma fille m’a dit qu’elle m’amènerait la petite, pour que je la voie tout le samedi. Mais elle va venir, et trouver la maison sale et en désordre, parce que je n’ai rien fait de toute la semaine. Je ne peux pas me mettre à nettoyer maintenant. Quand elle va voir ça, elle va claquer la porte et emmener la petite. Cela va me tuer. Je l’aime tellement. Mère, aidez-moi ! Je me suis mise à prier, et tu vas voir ce qui est arrivé.”
“ Que s’est-il passé, Antonia ?”
“ J’ai commencé à avoir très soif. D’habitude je n’ai pas très soif, je bois juste un peu d’eau. Mais j’ai fini par avoir tellement soif que je ne pouvais plus continuer à prier. J’ai dû descendre boire un verre d’eau, je ne pouvais plus résister. J’ai pris un grand verre d’eau, et j’ai commencé à boire avec anxiété. Quand j’ai eu terminé de boire, je me suis sentie envahie par une grande chaleur, j’ai commencé à enlever mes vêtements et j’ai dit : oui, je dois nettoyer. Il m’est venu une énergie et une envie de travailler comme si je venais de me lever, fraîche et dispose, sans douleurs, ni rien. J’ai commencé à nettoyer, à balayer, à récurer les assiettes, j’ai changé les draps de lit et préparé un lit pour ma petite-fille dans le canapé. Quand j’ai eu terminé, j’ai regardé l’heure, c’était presque le petit matin. Je ne m’en étais pas rendu compte. Puis, je me suis mise à réfléchir, et je me suis dit : Antonia, quelque chose s’est passé, ici. D’où me sont venues cette soif et cette chaleur, ces forces pour travailler ? J’ai monté les escaliers comme une flèche, j’ai pris l’image de la Vierge et j’ai commencé à l’embrasser. C’est Toi, Mère ! C’est Toi, Mère ! Toi, je sais que c’est Toi, parce que je n’aurais pas pu faire tout ça, et maintenant, je suis tout autre. Que m’as-tu donné, dans cette eau ? Tu m’as donné ton énergie avec ce verre d’eau !”
Marthe est heureuse. Enfin, Antonia a eu recours à la Vierge, et Marie n’a pas manqué d’assister ceux qui l’invoquent, quelle que soit leur situation
Après cette expérience, a commencé à prier et à demander plus à Notre Mère, avec une tendresse infinie. Toutes ses tristesses ont trouvé refuge dans les bras de la Mère. Elle est mendiante, oui. Elle est pauvre, oui. Mais c’est une grande dévote de la Vierge Marie. Et le petit sanctuaire qu’elle a installé chez elle le démontre. Il est très pauvre, mais a été fait avec amour. Antonia ne conçoit plus un seul jour sans un baiser à la Vierge et un salut avant d’aller vendre ses journaux : “Bien, Mère. Je m’en vais travailler. Toi, tu restes ici. Surveille la petite maison, et quand je reviendrai, nous serons à nouveau ensemble”
Quand elle rentre chez elle, le soir, elle n’a rien de plus pressé que d’aller voir la Vierge : “Bonsoir, Mère. Je suis là... Quelle journée, aujourd’hui... Il fait un de ces froids...”
La vie d’Antonia continue dans la rue, à vendre “Le Fanal”, à lutter pour survivre, à aimer les siens sans retour, confiante dans le Coeur de Jésus, cheminant avec la Vierge Marie. Sa vie intérieure grandit jour après jour... Mais personne ne le sait. Ce n’est qu’une vagabonde parmi d’autres dans un coin du métro.
Il est incroyable que des choses pareilles arrivent de nos jours. Mais c’est certain : Mon amie Marthe en témoigne.
Antonia, cette mendiante à qui mon amie a appris à affronter les problèmes par la foi totale en Dieu et la confiance en la Vierge, continue la brèche de la souffrance. Il y a déjà quelques jours qu’elle n’a plus de nouvelles de sa fille -une jeune mère célibataire.
Il devait être sept heures du matin, quand Antonia - c’est ainsi qu’elle la raconté à Marthe - a entendu une voix de femme qui lui disait : “Antonia, Antonia, réveille-toi!” Elle, bien qu’à moitié endormie se demanda : “Qui m’appelle ?” Elle releva la tête mais ne vit personne. Il n’y avait certainement personne, puisqu’elle vit seule. Antonia pensa : “Je dois être en train de rêver.” Et comme il était encore tôt pour elle, elle se retourna pour tenter de se rendormir. Il ne s’écoula pas beaucoup de temps avant que la même voix se fasse entendre : Antonia, Antonia, réveille-toi ! Ta fille a besoin de toi”
Un soubresaut la réveilla complètement. “Ma fille a besoin de moi ? Qui est là? Qui m’a parlé ?” Personne ne lui répondit. Elle était impressionnée et nerveuse. Elle était incapable de se remettre au lit. Elle était inquiète. Et si vraiment sa fille avait besoin d’elle ?
Antonia fit sa toilette et sortit dans la rue plus tôt que d’habitude. A neuf heures du matin, elle était déjà à son poste dans le couloir du métro. Elle tirait un petit chariot avec ses revues et quelques sandwiches que des religieuses lui donnaient chaque jour. Elle était penchée pour arranger ses revues, quand quelqu’un lui tapota l’épaule par derrière : “Maman ! Maman! Maman !”
Antonia se retourna et vit sa fille pleurant à chaudes larmes, le visage déformé par les pleurs.
“ Ma fille... qu’est-ce qui t’arrive ?”
Cette fille “indépendante”, qui avait tant dénigré sa mère, se mettait maintenant à genoux pour lui demander son aide.
“ Maman, j’ai besoin de toi !”
“ Qu’est-ce que tu as ?”
La fille releva ses manches pour montrer ses bras. Elle avait tenté de se suicider cette nuit.
“ Maman, je vais mal, très mal, j’ai besoin de toi !”
Antonia ramassa ses journaux, reprit le chariot et dit à sa fille : “On va à la maison”
Elles se mirent en route ensemble. La fille d’Antonia n’était plus maîtresse d’elle-même, complètement disjonctée, comme prise d’une soudaine folie. Antonia était effrayée.
“ Mais qu’est-ce que tu as ? Dis-moi ce qui se passe !”
... A la fin, elle comprend ce qui se passe. Sa fille est à nouveau enceinte.
Antonia se désespère, elle aussi.
Mais ma fille, comment est-il possible que tu sois retombée? Comment est-ce possible?”
“ Maman, je suis seule, je me sens très seule. J’ai fait la connaissance d’un garçon qui avait l’air gentil. Il était tendre et me respectait, il était plein d’attentions pour moi”
“ Ma fille, tu ne sais pas que ces choses font venir des créatures innocentes au monde? Pourquoi es-tu ainsi ?”
“ Parce que j’ai voulu avorter” dit la jeune femme “Et que j’ai très peur”
Alors, Antonia crie à sa fille : “C’est une offense à Dieu ! Tant que je vivrai, tu ne feras jamais ça ! Jamais !Tu l’as faite, tu la payeras !Et je la paye avec toi, puisque je t’aide à élever cette créature, comme je t’aide à élever l’autre ! L’avortement est un péché mortel ! Oter la vie à un être vivant, c’est un péché mortel ! Ils ne sont pas responsables”
La fille d’Antonia plongea dans une grave dépression, parce qu’elle avait des remords. Elle criait à sa mère : “Maman ! Pourquoi ai-je voulu avorter ? Pourquoi ? Pourquoi ?”
Pendant une semaine, elle resta au lit, dans un profond désespoir, sa seule consolation était que Antonia se mettait près d’elle et lui parlait du Seigneur. Elle lui disait : Ma fille, le Seigneur t’aime, Jésus t’aime. Ne désespère pas, Il t’aime beaucoup, même si tu as fait ce que tu as fait. Il veut te pardonner. Tu devras désormais t’occuper de tes enfants, mais Il te pardonne. Regarde la Vierge, Elle est très bonne, c’est Notre Mère. Elle, en tant que Mère, nous comprend, et tu verras comme elle nous aidera à élever ce petit. Ne te tracasse pas, ma fille.”
Ces mots d’Antonia étaient comme un baume qui calmait sa fille. Mais de temps en temps, elle se retrouvait dans une crise de désespoir et Antonia alla jusqu’à l’attacher par les poignets aux côtés de son lit pour qu’elle ne se blesse pas, par une attitude d’autopunition. C’était pendant un de ces moments qu’elle a crié à sa mère : “Maman, parle-moi de Celui-là ! Parle-moi de Celui-là ! Parle-moi de Celui-là !” Alors, Antonia recommençait à parler de l’amour et du pardon de Jésus :”Viens... le Seigneur est bon. Il est mort sur la croix pour nous, pour tous nos péchés”
Ainsi, à sa manière, sans doute illuminée par l’Esprit Saint, elle parlait de cette manière, et grâce à cela, sa fille commençait à se calmer, se tenait tranquille.
Antonia resta pratiquement une semaine sans dormir, ni le jour, ni la nuit. Au bout de la semaine, sa fille commença à récupérer et à manger un peu. Antonia, en tant que mère inquiète pour son enfant, s’intéressait à elle : Bien. Et qui est ce garçon ? Tu lui as déjà parlé ? Il faut régler les choses, voir s’il veut se marier ou non...”
Peu à peu s’établissait un dialogue entre mère et fille.
“ Ne t’inquiète pas, ma fille. S’il ne veut pas prendre ses responsabilités, je suis toujours là pour toi, tu sais que je n’ai rien, mais si je dois travailler plus longtemps dans la rue et mendier plus, je le ferai, mais cette situation ne peut pas durer”
Peu à peu, Antonia aidait sa fille à sortir de la misère. Elle lui a redonné le goût de la vie, l’empêcha d’avorter, et l’a aidée à assumer son rôle de mère responsable.
Mon amie Marthe mit fin à son histoire en disant : “Je pourrais encore te parler longuement d’Antonia. Tu ne t’imagines pas à quel point elle est proche de Dieu.
Mais ce sont là des détails trop personnels, qui sont inscrits dans le livre de la Vie, pour la plus grande gloire de Dieu.
Nous aurons encore beaucoup de surprises. J’en suis certaine.
La vie d’Antonia nous apprend que nous pouvons tous être témoins de l’amour de Dieu dans le monde, nous pouvons tous être les instruments du Seigneur de manière simple, jour après jour, chacun selon sa situation, son métier, depuis l’ingénieur jusqu’au vagabond. Nous pouvons l’être, en tant que jeune avec ses amis, que père de famille dans son foyer, comme ménagère au marché, à la boulangerie, où que l’on soit : “Femme, ne pleure plus, prie, et tu verras comme le Seigneur et la Vierge t’aideront à résoudre tel ou tel problème. Sois tranquille, aie confiance en Lui...”Si nous sommes attentifs, nous rencontrerons toujours sur notre chemin quelqu’un de plus malheureux que nous, ou peut-être moins, mais persuadé de l’être plus que personne. Si nous le voulons, nous pouvons toujours aider notre prochain, par un sourire, une écoute, nos paroles.
Pourquoi, au lieu de critiquer, ne mettrions-nous pas dans notre bouche des paroles de sagesse ? On peut ainsi faire beaucoup de bien. Peut-être que si nous avions un peu plus de courage dans notre apostolat, et que nous nous préoccupions davantage des gens, aurions-nous plus d’une surprise, comme Marthe avec Antonia.

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